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Mémoire 2 Octobre 2026

Le Monument aux Morts de Freigné : la Jeanne d'Arc d'Yvonne Vigier

Place du Chêne-Vert, devant l'église, une Jeanne d'Arc de pierre veille depuis 1922 sur les noms des Freignéens tombés en 1914-1918. Derrière elle, une…

Par Les Amis du Patrimoine de Freigné · · 6 min de lecture


Le Monument aux Morts de Freigné : la Jeanne d'Arc d'Yvonne Vigier

Place du Chêne-Vert, devant l'église, une Jeanne d'Arc de pierre veille sur les noms des Freignéens tombés entre 1914 et 1918. On passe devant sans s'arrêter. Elle a pourtant une histoire, et elle tient à une jeune fille de seize ans dont le nom ne figure nulle part sur le monument.

Le monument aux morts de Freigné, place du Chêne-Vert : la Jeanne d'Arc de Georges Chesneau, en pierre de Chauvigny, sur son piédestal de pierre de Juigné. 5,60 mètres de haut.
Le monument aux morts de Freigné, place du Chêne-Vert : la Jeanne d'Arc de Georges Chesneau, en pierre de Chauvigny, sur son piédestal de pierre de Juigné. 5,60 mètres de haut.

1921-1922 : qui l'a fait, et quand

Le monument a été construit en 1921 et inauguré le dimanche 7 mai 1922. Les archives de la commune, déposées aux Archives départementales de Maine-et-Loire, en gardent le chantier pas à pas. Le 8 juin 1920, F. Le Diberder, architecte à Nantes, dessine le projet. Le 15 mai 1921, il en chiffre le devis. Le 3 juillet 1921, Charles Bidan, entrepreneur à Saint-Mars-la-Jaille, signe sa soumission pour la construction. La Jeanne d'Arc est taillée dans la pierre de Chauvigny, un calcaire fin du Poitou apprécié des sculpteurs ; le piédestal est en pierre de Juigné. L'ensemble mesure 5,60 mètres.

Un mot sur ce nom, parce qu'il a failli nous tromper. Le livre du Cercle Culturel parle de « maître Chesneau d'Angers », sans prénom. Et l'annuaire d'Angers de 1920-1921 ne connaît à cette date qu'un seul Chesneau sculpteur : « Chesneau F., propriétaire-sculpteur, rue Chef-de-Ville, 60 » — François René Chesneau, le père. Fallait-il lui attribuer la statue ?

Non, et pour deux raisons. La première est un dessin. Dans le dossier de 1920 figure une « étude pour la statue de Jeanne d'Arc, destinée à Chesneau, sculpteur, pour exécution », tracée par l'architecte lui-même. La pose — l'épée brandie la poignée en l'air, comme une croix — a donc été dessinée par l'architecte ; le sculpteur angevin l'a mise en pierre. Ce document dit « Chesneau », sans prénom. C'est l'Inventaire général du patrimoine, qui a étudié le monument en 1999, qui l'identifie comme Georges.

La seconde raison confirme ce choix : l'âge. Né à Champigné le 12 août 1844, mort à Angers en 1932, François avait soixante-seize ans en 1921. À cet âge on tient encore l'enseigne — le mot « propriétaire » de l'annuaire le dit assez — mais on ne taille plus une statue en pied de plus de deux mètres. Georges, lui, a trente-huit ans, expose au Salon depuis plus de quinze ans et devient cette année-là professeur de dessin et de sculpture à l'École des Beaux-Arts d'Angers. Une signature sur le socle achèverait de le prouver ; nous ne l'avons pas encore trouvée.

Le choix de Jeanne d'Arc n'a rien d'anodin. Canonisée en 1920, deux ans avant l'inauguration, elle est alors patronne des soldats : des dizaines de communes de l'Ouest la dressent sur leur monument, là où d'autres choisissent le poilu, l'obélisque nu ou la figure de la République. À Freigné, c'est elle.

Le socle porte cette inscription, que l'on peut lire sur notre photographie : « En l'honneur de Jeanne d'Arc, sainte de la patrie, et à la glorieuse mémoire des enfants de Freigné morts pour la France », suivie des dates 1914-1919.

Ces dates méritent qu'on s'y arrête : la plupart des monuments de France portent 1914-1918, l'armistice. Freigné a fait graver 1919, l'année du traité de Versailles et de la démobilisation — celle où les hommes sont réellement rentrés, et où l'on a fini de compter ceux qui ne rentreraient pas. Ce n'est pas une erreur de graveur : plusieurs communes ont fait le même choix. Et ce choix a été fait en cours de route : sur le dessin de l'architecte, en 1920, le cartouche du socle porte encore 1914-1918.

Le dimanche 7 mai 1922, heure par heure

La date est gravée dans la pierre. Sous les pieds de Jeanne d'Arc, sur la face qui regarde l'église, on lit encore « 7 MAI 1922 ». La cérémonie avait pourtant été prévue plus tôt : Le Petit Courrier du 13 avril 1922 annonce, à sa rubrique de Segré, que « l'inauguration du monument aux morts est remise au dimanche 7 mai ».

Les journaux ont publié le programme de la journée. Nous n'avons pas retrouvé de compte rendu de la cérémonie elle-même — ce qui suit est donc ce qui était prévu, et non ce qui a été raconté :

  • 10 heures — grand-messe, avec un sermon du chanoine Ballu.
  • Le cortège — la Fanfare de Freigné et la Musique de Candé, les enfants des écoles, l'U.N.C., les Anciens Combattants, la Société de Secours mutuels, l'Association de Saint-Maurice, les veuves de guerre, les parents des morts, les conseillers municipaux et le clergé.
  • Le service d'ordre — assuré par les pompiers, en grande tenue.

Un bourg de six cents habitants qui fait venir deux musiques et met ses pompiers en grande tenue : c'est toute la commune qui se range derrière cent noms. Ni Le Petit Courrier ni La Gazette de Château-Gontier ne mentionnent le sculpteur ou la statue dans leurs annonces. Le nom de celui qui a taillé cette Jeanne d'Arc n'intéressait pas les journaux : ce jour-là, on ne venait pas voir une statue.

Le modèle avait seize ans

Le Cercle Culturel de Freigné rapporte ce que peu de gens savent en passant devant : la statue a eu un modèle vivant. Yvonne Vigier, une jeune Angevine de seize ans dont les parents étaient amis du sculpteur, a posé pour la future Jeanne d'Arc.

En récompense, elle devait recevoir son portrait en médaillon. Elle ne l'a jamais eu : le sculpteur est mort avant d'avoir réalisé cette œuvre. La jeune fille de seize ans est donc restée, sans que personne le sache, sur une place de village où elle n'habitait pas — et la seule chose qu'on lui avait promise en échange n'est jamais venue.

Jeanne d'Arc en armure, l'épée levée et l'étendard à la main. La pierre a pris le lichen ; le bras droit n'est pas d'origine.
Jeanne d'Arc en armure, l'épée levée et l'étendard à la main. La pierre a pris le lichen ; le bras droit n'est pas d'origine.

1941 : le bras cassé

En 1941, un jeune réfugié lance un gourdin et casse un bras de la statue. Le maire d'alors, le comte de Bourmont, envoie son chauffeur à Angers, chez le sculpteur, chercher un bras neuf. L'épisode dit bien l'époque : la guerre, les réfugiés dans un bourg de six cents habitants, et un monument aux morts de la guerre précédente qu'on répare dans l'heure parce qu'il n'est pas question de le laisser mutilé.

Le visage de la statue. D'après le Cercle Culturel de Freigné, il a été sculpté d'après Yvonne Vigier, une Angevine de seize ans.
Le visage de la statue. D'après le Cercle Culturel de Freigné, il a été sculpté d'après Yvonne Vigier, une Angevine de seize ans.

Des obus et des chaînes, jusqu'en 1994

Pendant plus de soixante-dix ans, la stèle a été entourée de chaînes supportées par des obus — un usage courant dans l'entre-deux-guerres, où l'on réemployait le métal de la guerre pour clôturer le monument qui la commémorait. Ils ont disparu vers 1994.

Le monument porte les noms des Freignéens morts au combat en 1914-1918, auxquels s'est ajouté celui du soldat mort pendant la guerre d'Algérie. Dans l'église, un second mémorial reprend ces noms sur deux panneaux, l'un dans la chapelle de la Sainte Vierge, l'autre dans le transept sud.

Combien de noms, au juste

Nous ne savons pas encore les compter avec certitude, et nous préférons le dire. Le livre du Cercle Culturel écrit à deux endroits différents que 100 Freignéens sont morts pour la France en 1914-1918, et 101 dans son introduction. Ce n'est pas une querelle de chiffre : c'est un nom, quelque part, qui est compté ou ne l'est pas.

Nous relèverons les noms sur place, comme nous l'avons fait pour le monument aux morts de Saint-Mars-la-Jaille, et nous les publierons ici, année par année, en les croisant avec la base « Mémoire des hommes ». Deux choses nous manquent encore, et peut-être les avez-vous : un compte rendu de la journée du 7 mai 1922 — nous avons les annonces, pas le récit — et tout souvenir de famille sur Yvonne Vigier. Si vous avez une photographie ancienne du monument, une coupure de presse, ou une histoire entendue chez vous, écrivez-nous.

Ce lieu se trouve sur la commune de Freigné, dans les Vallons-de-l'Erdre. À lire aussi : histoire et patrimoine de Freigné.

Questions fréquentes

Quand le monument aux morts de Freigné a-t-il été érigé ?

Il a été construit en 1921 et inauguré le dimanche 7 mai 1922, place du Chêne-Vert, devant l'église. Le projet est de F. Le Diberder, architecte à Nantes (dessin du 8 juin 1920, devis du 15 mai 1921) ; la construction a été confiée à Charles Bidan, entrepreneur à Saint-Mars-la-Jaille (soumission du 3 juillet 1921). La statue est en pierre de Chauvigny, le piédestal en pierre de Juigné ; l'ensemble mesure 5,60 mètres.

Qui a sculpté la Jeanne d'Arc du monument aux morts de Freigné ?

Le sculpteur angevin Georges Chesneau (1883-1955), d'après l'Inventaire général du patrimoine. Le dessin de 1920 conservé aux Archives départementales est « destiné à Chesneau, sculpteur, pour exécution », sans prénom ; son père François, sculpteur lui aussi, avait alors soixante-seize ans. La pose de la statue a été dessinée par l'architecte F. Le Diberder. D'après le Cercle Culturel de Freigné, le modèle fut Yvonne Vigier, une jeune Angevine de seize ans, à qui le sculpteur avait promis son portrait en médaillon.

Pourquoi une Jeanne d'Arc et pas un poilu ?

Jeanne d'Arc a été canonisée en 1920, deux ans avant l'inauguration, et elle est alors patronne des soldats. De nombreuses communes de l'Ouest la choisissent pour leur monument aux morts, là où d'autres retiennent le poilu ou l'obélisque.

Comment s'est déroulée l'inauguration du 7 mai 1922 ?

La presse locale (Le Petit Courrier du 13 avril 1922, La Gazette de Château-Gontier du 7 mai) a publié le programme : grand-messe à 10 heures avec un sermon du chanoine Ballu, puis un cortège réunissant la Fanfare de Freigné, la Musique de Candé, les enfants des écoles, l'U.N.C., les Anciens Combattants, la Société de Secours mutuels, l'Association de Saint-Maurice, les veuves de guerre, les parents des morts, les conseillers municipaux et le clergé, le service d'ordre étant assuré par les pompiers en grande tenue. Aucun compte rendu de la cérémonie elle-même n'a été retrouvé à ce jour.

Sources & pour aller plus loin